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Mois : juin 2016

«la Trace» : origine

«la Trace» : origine

L’idée de «la Trace» est venue toute seule du fait qu’à notre arrivée sur ce terrain boisé, tout était impénétrable à cause de la tempête de 99 qui avait tout mis sens dessus dessous. Mais dans tout ce fatras d’épines, de bois couchés, de ronces, il y avait des traces faites par les animaux de la faune locale : sangliers, chevreuils, lapins, renard … Pour nous humains, ces passages étaient plutôt ténus. Il a fallu les élargir ; des traces de mammouths auraient été bien plus confortables mais n’ayant pas l’habitude de ces animaux, je préfère croiser un lapin. Bien que pour lui ce soit moi le mammouth !  C’est dans ces traces élargies, aménagées, électrifiées que nous avons crée «la Trace».

Au début, sans autres prétentions, nous avons puisé dans les stocks de décors et de spectacles dits «petites formes» du Diable par la queue. Déjà se dessinait ce qu’aujourd’hui est devenue une évidence : la féminité.

Ça c’est mon côté militant de «soixante huitard attardé» comme aiment à me le mettre dans le nez certains, voire certaines. Pourtant, j’ai vécu intensément cette époque comme un éclair de lucidité de l’humanité, du moins pour une petite frange. L’égalité de l’homme et de la femme n’était pas un vain mot et les tabous repérés tombaient un à un. Dommage que l’herbe qu’on fume ainsi que d’autres produits aient mis à bas cette révolution qui aurait pu s’étendre et accélérer la venue de l’âge d’or dans le monde.

Pour en revenir à «la Trace», elle est axée maintenant sur l’égalité de l’homme et de la femme donc aussi du couple et surtout l’élévation de la féminité au statu glorieux qui lui revient de droit après tant et tant de millénaire d’enfouissement.  Il ne s’agit pas là de philanthropie mais plutôt d’une vue un peu plus longue que celle du bout de notre nez.

Parce que tant que la femme n’aura pas atteint le rang qui lui revient, l’homme n’atteindra pas la gloire qui l’attend.

Chapitre cinquième : une première

Chapitre cinquième : une première

A Noël, les filles Aglaé et Thaïs sont parties en Alsace pour les fêtes pendant une semaine. Nous avions installé les roulottes dans un champ avec l’autorisation de la mairie et d’un agriculteur pour les chevaux.

Nous étions tous les quatre, Igor, Sariha, Gérard et moi dans les roulottes. Gérard m’avait demandé de l’accompagner à Valence pour aller jouer de l’orgue de barbarie. C’était le 24 décembre.

J’étais complètement paniquée. Jouer de l’orgue de barbarie c’était dans mon esprit demander l’aumône. Et en plus, il nous restait 30 francs. Le prix de la place de bus allée était à 13,50 francs. Multiplié par deux, il restait 3 francs. Comment allions-nous rentrer ?

Igor s’était gentiment proposé pour rester avec Sariha l’après-midi et nous voilà partis prendre notre bus avec tout notre saint Frusquin dans les rues de Valence : un joli tapis, l’orgue de barbarie et ses cartons.

Lorsque nous sommes arrivés dans une rue, Gérard a jugé qu’il pouvait s’installer là. J’ai déposé le tapis à terre, l’ai déroulé. Il a posé l’orgue de barbarie dessus, les cartons à côté. Il m’a proposé de déposer les sous qui restaient dans le chapeau sur le tapis et a commencé à tourner la manivelle. J’ai fait ce qu’il m’a dit et je suis vite partie dans une autre rue, honteuse et pleine d’émotion, je ne sais pas pourquoi. Que d’images se sont déroulées dans ma tête, les copines manouches tendant la main importunant les passants, les sans abris faisant pareil.                                                                             Et nous ? Nous, nous donnions en spectacle …

Bou, heureusement que ma famille n’habitait pas cette ville, heureusement qu’elle ne saurait jamais ce que nous faisions …          Oh la la, toutes ces idées se bousculaient dans mon esprit, et j’étais incapable d’analyser ce qui se passait. Trop occupée avec mes pensées toutes noires … Trop prisonnière des à priori, trop tourmentée par l’apparence que nous donnions. Enfin pas moi puisque je m’étais cachée … Mais Gérard, mon Gérard, cet homme que j’aime !         C’était moi forcément que tout le monde regardait, forcément … ?

De temps en temps quand même, j’allais le voir. Pour voir …

Par curiosité ! Pour me dire que je me trompais sûrement sur les intentions du public ; non, ce n’est pas demander l’aumône, c’est une animation de rue, une vraie, qui suscite de l’intérêt.

La confiance en moi était déjà un peu revenue car je me rendais compte à quel point les passants stationnaient en fredonnant les paroles des airs qui sortaient des flutes de l’orgue de barbarie. Je regardais Gérard très régulièrement, planquée au coin de l’autre rue. Et petit à petit, je me faisais à cette image.

Il était là sur son tapis, le visage rayonnant de ce qu’il faisait : de la musique en tournant la manivelle. Il était là, bien présent dans son action et moi, je l’admirais.

Quelle surprise en regardant le tapis ! Des pièces, des billets, des petits mots pliés, quelques fruits … un paquet de gâteaux, des fruits confits … Magique !

La manivelle avait tournée entre quatre et cinq heures. Nous devions prendre le dernier bus. Gérard m’avait fait signe de prendre de l’argent sur le tapis pour faire les courses.

Nous sommes revenus aux roulottes avec le dîner du réveillon, des cadeaux pour Igor et Sariha, les courses pour les quelques jours à venir et de l’argent. Il nous en restait !

Nous avons lu les quelques papiers pliés : c’était des remerciements pour la joie de la musique, des encouragements pour continuer à apporter de la distraction dans la rue, des petits mots tout simples, tout doux et tellement respectueux !

Aujourd’hui encore, je médite sur ce que j’appellerai «la foi», la confiance en soi et l’encouragement …

Toute une histoire !

 

 

La place

La place

Il y a un lieu sur «la trace» qui a le privilège d’avoir de l’espace. C’est en fait une clairière . Sur cet endroit que nous appelons la place, plusieurs scènes sont installées et le public peut aller de l’une à l’autre, profiter de l’ambiance féérique qui y règne, s’attarder, bavarder avec d’autres spectateurs, flâner pendant un temps avant de poursuivre le chemin qui va le mener jusqu’au salon de thé où finalement tous les comédiens se rendront aussi après leur prestation.

La soirée se poursuivra dans ce lieu intime jusqu’à ce que chacun, les yeux pleins d’étoiles regagne dans la nuit ses pénates.

Le sang des filles

Le sang des filles

Il y a quelques temps, Nathalie est venue me trouver et m’a dit

-« tu sais, l’année prochaine dans la Trace, je voudrais être crucifiée »
– ???.

Parfois, mes amis et conjointe trouvent que j’y vais un peu fort, mais là !

-« Tu comprends, on a crucifié dans le temps un homme pour sauver le monde. Pourquoi c’était pas une femme ? Je voudrais mettre l’accent là-dessus »
(il faut dire que Nathalie est une ardente militante du droit des femmes).

Ben oui, mais … dans la Trace, c’est plutôt l’amour que je voudrais faire régner, de là à mettre un poteau de torture et que ça saigne, je le vois mal.

Nous avons discuté le pour et le contre et finalement réuni une bande de filles et quelques mecs pour conclure après moult discussions qu’on ne torturerait personne sur la Trace (même si c’est pour de faux) mais que l’on mettrait le sang des filles à l’honneur. Après des siècles et des siècles voir de millénaires de mise à l’écart et même considérées comme dégoutantes et qu’il est indispensable de cacher, ces périodes de saignement dans la Trace feront l’objet d’une des scènes les plus importantes où il sera donné au public de goûter de ce liquide rouge qui coule d’entre les cuisses de la comédienne tenant ce rôle.

Allez, bon ! Il y a sûrement quelques délicats mal informés de la valeur nutritive de ce produit. Donc, pour ce faire, nous servirons en place de la grenadine ou quelque autre boisson rouge.

poisson rouge

Chapitre quatrième : leçon pratique

Chapitre quatrième : leçon pratique

Les départs en roulottes sont des moments très intenses.
C’est un rituel.
Chacun a sa tâche.
D’abord on range autour des roulottes. Et là ce n’est pas une mince affaire parce que les affaires justement sont éparpillées sur l’espace que chacun a déterminé et en fonction de sa personnalité. Prenons moi par exemple : plus le terrain est grand, plus je m’étale. C’est le bordel !
Je ne sais toujours pas comment je m’y prends. C’est le branle bas de combat, il faut vite vite ranger mon bazar. Le terrain doit être nickel, pas une trace de notre passage.
C’est la consigne : respecter l’environnement des habitants des villages qui eux restent !

Ensuite et seulement ensuite, on passe à l’étape suivante. Les esprits se calment : chacun va chercher ses chevaux au pré, les attellent à sa roulotte ; tout le monde est très consciencieux. On parle à son cheval, le rassure, l’encourage ou lui dit ses quatre vérités s’il ne veut pas coopérer : – «  il faut partir, mon cheval, t’as le ventre plein, t’as bien bu, maintenant on part » enfin chacun dit ce qu’il veut à ses chevaux et au bout d’un temps certain, ça y est on est prêt. Bien contents tous. Parce qu’il y a toujours une petite appréhension avant le départ, c’est comme ça, ça ne s’explique pas, le ventre est un peu serré, on se rassure en se disant que tout va bien se passer : les chevaux, ce sont des êtres vivants, vifs avec leurs humeurs.
Alors forcément … Pas comme une voiture. Je ne stresse pas vraiment quand je prends ma vieille Mercedes, je sais qu’elle est bien vieille et qu’elle pourrait tomber en panne éventuellement, mais bon …  il y a une assurance rapatriement.

Nous voilà partis. Au bout de plusieurs heures de préparatifs. Ouf ! À nous la route, les paysages, la fierté et les joies d’être aux commandes de notre attelage.

C’est ainsi qu’un jour, tranquilles sur les petites routes, au sortir de notre campement de plusieurs jours, on a entendu un grand paf ! J’étais avec ma roulotte en dernière position. Entre celle de Gérard devant et la mienne, il y avait celle d’Aglaé et derrière la sienne, celle d’Igor. J’ai dû m’arrêter comme tout le monde et j’ai attendu guides en main un moment. Finalement, Aglaé est venue me prévenir qu’un des pneus de la roulotte de son père avait crevé.

– « Ils font la réparation, y’en a pas pour longtemps » me dit-elle. J’ai attaché mon attelage à la roulotte de devant et j’ai rejoint la famille pour voir. J’étais quand même curieuse de savoir comment Gérard allait se sortir de cette panne en l’absence de rustines.

Un brave monsieur, semblant bien vieux, tout courbé était là installé sur le rebord du pont à nous regarder. Intrigué, il s’est levé pour voir la raison de notre arrêt. Je l’ai salué, il m’a répondu et il est retourné dans son silence pendant toute la réparation. Il se grattait bien la tête, ouvrait bien la bouche, pas un mot ne sortait … Je le regardais de temps en temps, lui faisant quelques sourires. Imperturbables, Gérard et Igor réparaient le pneu :
– « allez, tire là-dessus, laisse moi un peu de place que je puisse passer la ficelle, un peu plus fort j’te dis …»
En deux temps, trois mouvements la roue était remontée, les outils rangés et le convoi prêt à repartir. C’est ainsi que le pneu a été regonflé avec un bout de ficelle autour du trou bien serré pour empêcher l’air de passer. Tout d’un coup, le monsieur se redresse, nous regarde et dit : – « Je suis bien vieux, j’en ai vu dans ma vie mais ça c’est ben la première fois que j’vois pareille affaire ! »

réparation d'une chambre à air

Nous avons ri de bon cœur, nous nous sommes serrés les mains. Les choses s’en sont allées au fil des étapes et d’autres kilomètres et bien de crevaisons, jusqu’au jour où deux pneus, un de chaque côté de la même roulotte ont éclaté simultanément. Alors là panne totale.
Coup de chance nous accompagnait ce jour-là une amie possédant une automobile. Elle nous a conduit chez un réparateur de pneus. À la vue de la trentaine de ficelles honorant les deux chambres à air, il a rassemblé tout son personnel. Il leur a montré comment se débrouiller avec rien. Il s’est tourné vers nous en nous disant qu’il n’y aurait jamais pensé. Et dans son contentement, il nous a offert de nouveaux pneus et leur chambre.

La fontaine miraculeuse

La fontaine miraculeuse

C’est bien un truc qui manquait sur le parcours de la Trace !

Les spectateurs nous parlent souvent après le spectacle,- dans le salon où l’on peut prendre un verre de quelque chose -, de la magie de ce qu’ils ont vécu tout au long de leur cheminement sur le parcours.

De la magie, oui. Mais quand même pas de miracle.

Et bien, à partir de maintenant ça va être possible. Une fois sorti du temple de l’amour, s’en suivra tout au fond du bois cette fontaine miraculeuse ; il suffira de jeter une pièce au fond du bassin sans omettre de faire un voeu et celui-ci sera exaucé sans tarder.

Mais attention, il faut penser très fort et mettre une belle pièce. C’est juste une fontaine miraculeuse : faut quand même pas demander l’impossible.

Pour l’instant, j’en suis à faire le circuit d’eau sous le bassin. C’est bien un miracle s’il n’y a pas de fuites au premier branchement