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Catégorie : vies

Mademoiselle je sais tout

Mademoiselle je sais tout

Je me suis doucement agenouillée à côté d’elle, à distance respectueuse.- « que fais-tu donc, mademoiselle ?- » – Est-ce que tu vois ce que je fais ? me répond elle. – « Je vois bien que tu grattes le sol et je voudrais savoir ce que tu cherches ». – « du chewing-gum ! » me dit-elle. – « du chewing-gum ? ! » – « Eh ben, sais-tu que dès que le chewing-gum est bien mâché, il est jeté ? Il n’a plus de goût. Tu comprends ? ». « Et alors ? ». « Pfeu, dit-elle en haussant les épaule… je rentre à la maison et je le lave bien. Je le mets dans ma bouche avec un morceau de sucre, voilà ! T’as compris maintenant. Une fois l’explication donnée, elle s’est levée. Un vélo était appuyé à un arbre, elle l’a enfourché et elle a pédalé avant de disparaître sous un porche, un couteau dans une main qui tenait le guidon et le chewing-gum dans l’autre …

Moi aussi, je suis rentrée chez moi après avoir salué ma jeune amie, les bras ballants. Perplexe … par l’aplomb de cette enfant, je dirais qu’elle avait bien six ans ! ; par son indépendance, elle était tranquillement installée par terre, très concentrée sur son affaire ; par son insouciance,  petite fille sans peur …

Je l’ai rencontré à plusieurs reprises, toujours sur le boulevard, c’était son terrain de jeu. Elle était quelque fois avec d’autres enfants, parfois sur sa bicyclette, très souvent souriante et volubile. Nous avons échangé des sourires, parlé parfois. Pas approfondir la relation, cultiver le mystère, être juste là, présente à ce que mes yeux m’offraient et le coeur un peu pincé par mon imagination galopante … J’avais peur pour elle. En fait, j’avais peur tout court.

Un voyage

Un voyage

Nous avons trouvé une belle petite jardinière . Enfin, pas exactement. Lors d’un de nos voyages d’un village à l’autre, un brave homme nous interroge :« où allez-vous ? Dans le prochain village», répond Gérard, sans préciser le nom. « Alors, arrêtez-vous sur la place, je vous attendrai ». C’est ainsi que ce monsieur nous a offert ce charrettou. « Vous saurez quoi en faire. Ici, elle pourrit et je voudrais qu’elle retourne sur la route». Ça tombait bien ! Une chambre supplémentaire serait la bienvenue. Et nous avons ainsi continué notre périple en Limousin, de place en place, de village en village avec ce charrettou. Sur la route qui nous mène d’Objat à Julliac, Gerard a proposé à Thais et moi- même d’amener à la prochaine étape notre nouvel attelage. Sur la route, une voiture nous double et reste à notre hauteur. Le chauffeur nous demande notre itinéraire. Nous lui expliquons notre escale à Julliac et ensuite Arnac-Pompadour. Et il continue de nous doubler. Nous nous regardons avec Thaïs avec la tête en point d’interrogation. Et un certain temps plus tard, le voilà qui nous croise, fait demi-tour, nous double et stationne une centaine de mètres plus loin. Nous le voyons sortir de son véhicule et il nous fait de grands signes pour que nous nous arrêtions. Ce que nous faisons un peu à contre coeur parce qu’en hiver, la lumière du jour tombe vite et tôt et qu’il nous reste du chemin à faire. Et il nous balance un gros paquet léger en nous disant :  » ne prenez pas froid ! ”Nous avons ainsi hérité d’un douillet sac de couchage tout propre, tout neuf. C’est vrai que la fin du voyage a été plus confortable. L’automne allait s’installer. La température commençait à fraîchir. Quel homme délicat !

Nous l’avons revu à Arnac-Pompadour. Il travaillait dans les impôts. Je me suis parfois fait de fausses idées sur certaines professions. Il y a comme ça des personnes qui nous font grandir dans nos pensées à la « mords-moi l’noeud »

Et le charrettou a été transformé en un joli landau géant. Les petits enfants y ont beaucoup dormi, joué et fait des tas de betises en silence ou joyeux rires dont nous ne soupsonions rien d’autres que de gentils jeux … Rock and roll !

La providence

La providence

Aux guides de mes chevaux, j’étais en mauvaise posture. La nuit tombait. J’y voyais encore. Les roulottes devant traçaient et s’éloignaient de la mienne. Je sentais bien quelque chose de bizarre dans mon attelage. Alors tout naturellement, je décidais de freiner. Cela tombait bien, la route descendait.

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VII – Chapitre septième : premier printemps

VII – Chapitre septième : premier printemps

Il avait été convenu que le convoi prenne ses quartiers de printemps dans un village de l’Aude. Pour accueillir le bébé que j’attendais d’une part et créer le spectacle de marionnettes d’autre part. Avec la complicité de mes cousins, nos attelages et le cheptel étaient attendus. – « Le parc est clôturé par un mur. Tu verras Solange, vous y serrez bien, et vous pourrez monter le chapiteau et travailler à votre spectacle. Les enfants pourront étudier. Les chevaux seront en toute liberté et il y a de quoi pâturer. Ce sera chouette pour vous » me dit un jour au téléphone l’une de mes cousines. Nous avions hâte d’arriver.

Ce fut notre première escale « vacances ». Malgré le boulot qui nous attendait et l’arrivée de notre bébé, L’installation fut royale. J’en garde un souvenir ému encore aujourd’hui.

Des maisons avec jardin longent la rue derrière le mur de l’entrée du parc. Nous fermions le portail pour éviter que les chevaux gambadent dans le village. Mais pas à clef bien sûr le portail. Les riverains venaient nous rendre visite. Très gentils. Au bout de la deuxième visite, certains d’entre eux nous ont demandé s’ils pouvaient ramasser le crottin. Et le lendemain, et les jours suivants, notre roulotte cuisine se transformait en bar à vin et apéritif.

Nous ne buvions pas d’alcool. Une période comme ça et puis, j’étais enceinte. Heureusement, mes cousins et amis étaient amateurs, alors, nous avons fait de belles fêtes et retrouvailles …

D’autres visiteurs nous apportaient les légumes de leur jardin. Notre poulailler installé sous la roulotte cuisine se remplissait quotidiennement de la production de nos généreuses poules naines.

J’avais calculé que bébé arriverait un mois après notre arrêt, ce qui nous donnait toute latitude pour monter le chapiteau, construire les décors du spectacle, fabriquer le castelet, des marionnettes ainsi que les retouches de certaines d’entre elles, faire les répétitions, pour nous comédiens, apprendre nos textes et pour Gérard, scénariste, scénographe, metteur en scène et technicien en toute sorte de discipline. Igor avait fabriqué notre table de mixage avec des interrupteurs gradués récupérés dans un hôpital en démolition, nous allions pouvoir la mettre en service. Aglaé avait pour mission d’aller couper un peu de crinière des chevaux pour les cheveux des marionnettes. Sacrilège ! Nos premiers projecteurs étaient en boîte de conserve trouée en leur centre pour faire passer le fil électrique. C’est ainsi qu’un beau matin, nous étions prêts à présenter notre spectacle. Igor a été à la mairie pour demander que la représentation soit annoncée au micro dans tout le village le samedi 21 avril. – c’est une tradition dans cette région de France. Lorsque le maraîcher, le poissonnier ou le marchand de chaussures arrive sur la place, il est annoncé dans le village à coup de haut parleur. Et bien pour les petits cirques c’est pareil et nous, nous étions un peu assimilés aux petits cirques.

Vendredi matin, mon bébé a décidé que c’était le moment de pointer son nez dans notre monde. Alors, Igor a repris son vélo pour aller à la mairie décommander la représentation du samedi soir. « Le spectacle de marionnettes est annulé pour raison de naissance. Report ultérieur »

Nana-Cerise est née vendredi soir et samedi midi nous étions rentrés aux roulottes. Le soir même, mes cousins ont organisé une fête. François et son groupe sont venus faire la sérénade à Nana-Cerise. Quel moment magique !

Le mardi suivant soir, le chapiteau était plein, des coussins par terre avec les enfants assis dessus avec leurs parents à côté. Plus en arrière les aînés avaient apporté leur chaise.

Ma Nana-Cerise avait quatre jours. Elle a vécu la première dans les bras de sa Mamina.

Après les applaudissements, le public est reparti chacun avec sa chacune, son siège et tout et tout. Et nous avons été largement félicités.

Trente et quelques années plus tard, une question dans ma tête attend toujours sa réponse : est-ce que les félicitations étaient attribuées au spectacle ou à la naissance ?

 

Chapitre cinquième : une première

Chapitre cinquième : une première

A Noël, les filles Aglaé et Thaïs sont parties en Alsace pour les fêtes pendant une semaine. Nous avions installé les roulottes dans un champ avec l’autorisation de la mairie et d’un agriculteur pour les chevaux.

Nous étions tous les quatre, Igor, Sariha, Gérard et moi dans les roulottes. Gérard m’avait demandé de l’accompagner à Valence pour aller jouer de l’orgue de barbarie. C’était le 24 décembre.

J’étais complètement paniquée. Jouer de l’orgue de barbarie c’était dans mon esprit demander l’aumône. Et en plus, il nous restait 30 francs. Le prix de la place de bus allée était à 13,50 francs. Multiplié par deux, il restait 3 francs. Comment allions-nous rentrer ?

Igor s’était gentiment proposé pour rester avec Sariha l’après-midi et nous voilà partis prendre notre bus avec tout notre saint Frusquin dans les rues de Valence : un joli tapis, l’orgue de barbarie et ses cartons.

Lorsque nous sommes arrivés dans une rue, Gérard a jugé qu’il pouvait s’installer là. J’ai déposé le tapis à terre, l’ai déroulé. Il a posé l’orgue de barbarie dessus, les cartons à côté. Il m’a proposé de déposer les sous qui restaient dans le chapeau sur le tapis et a commencé à tourner la manivelle. J’ai fait ce qu’il m’a dit et je suis vite partie dans une autre rue, honteuse et pleine d’émotion, je ne sais pas pourquoi. Que d’images se sont déroulées dans ma tête, les copines manouches tendant la main importunant les passants, les sans abris faisant pareil.                                                                             Et nous ? Nous, nous donnions en spectacle …

Bou, heureusement que ma famille n’habitait pas cette ville, heureusement qu’elle ne saurait jamais ce que nous faisions …          Oh la la, toutes ces idées se bousculaient dans mon esprit, et j’étais incapable d’analyser ce qui se passait. Trop occupée avec mes pensées toutes noires … Trop prisonnière des à priori, trop tourmentée par l’apparence que nous donnions. Enfin pas moi puisque je m’étais cachée … Mais Gérard, mon Gérard, cet homme que j’aime !         C’était moi forcément que tout le monde regardait, forcément … ?

De temps en temps quand même, j’allais le voir. Pour voir …

Par curiosité ! Pour me dire que je me trompais sûrement sur les intentions du public ; non, ce n’est pas demander l’aumône, c’est une animation de rue, une vraie, qui suscite de l’intérêt.

La confiance en moi était déjà un peu revenue car je me rendais compte à quel point les passants stationnaient en fredonnant les paroles des airs qui sortaient des flutes de l’orgue de barbarie. Je regardais Gérard très régulièrement, planquée au coin de l’autre rue. Et petit à petit, je me faisais à cette image.

Il était là sur son tapis, le visage rayonnant de ce qu’il faisait : de la musique en tournant la manivelle. Il était là, bien présent dans son action et moi, je l’admirais.

Quelle surprise en regardant le tapis ! Des pièces, des billets, des petits mots pliés, quelques fruits … un paquet de gâteaux, des fruits confits … Magique !

La manivelle avait tournée entre quatre et cinq heures. Nous devions prendre le dernier bus. Gérard m’avait fait signe de prendre de l’argent sur le tapis pour faire les courses.

Nous sommes revenus aux roulottes avec le dîner du réveillon, des cadeaux pour Igor et Sariha, les courses pour les quelques jours à venir et de l’argent. Il nous en restait !

Nous avons lu les quelques papiers pliés : c’était des remerciements pour la joie de la musique, des encouragements pour continuer à apporter de la distraction dans la rue, des petits mots tout simples, tout doux et tellement respectueux !

Aujourd’hui encore, je médite sur ce que j’appellerai «la foi», la confiance en soi et l’encouragement …

Toute une histoire !

 

 

Chapitre quatrième : leçon pratique

Chapitre quatrième : leçon pratique

Les départs en roulottes sont des moments très intenses.
C’est un rituel.
Chacun a sa tâche.
D’abord on range autour des roulottes. Et là ce n’est pas une mince affaire parce que les affaires justement sont éparpillées sur l’espace que chacun a déterminé et en fonction de sa personnalité. Prenons moi par exemple : plus le terrain est grand, plus je m’étale. C’est le bordel !
Je ne sais toujours pas comment je m’y prends. C’est le branle bas de combat, il faut vite vite ranger mon bazar. Le terrain doit être nickel, pas une trace de notre passage.
C’est la consigne : respecter l’environnement des habitants des villages qui eux restent !

Ensuite et seulement ensuite, on passe à l’étape suivante. Les esprits se calment : chacun va chercher ses chevaux au pré, les attellent à sa roulotte ; tout le monde est très consciencieux. On parle à son cheval, le rassure, l’encourage ou lui dit ses quatre vérités s’il ne veut pas coopérer : – «  il faut partir, mon cheval, t’as le ventre plein, t’as bien bu, maintenant on part » enfin chacun dit ce qu’il veut à ses chevaux et au bout d’un temps certain, ça y est on est prêt. Bien contents tous. Parce qu’il y a toujours une petite appréhension avant le départ, c’est comme ça, ça ne s’explique pas, le ventre est un peu serré, on se rassure en se disant que tout va bien se passer : les chevaux, ce sont des êtres vivants, vifs avec leurs humeurs.
Alors forcément … Pas comme une voiture. Je ne stresse pas vraiment quand je prends ma vieille Mercedes, je sais qu’elle est bien vieille et qu’elle pourrait tomber en panne éventuellement, mais bon …  il y a une assurance rapatriement.

Nous voilà partis. Au bout de plusieurs heures de préparatifs. Ouf ! À nous la route, les paysages, la fierté et les joies d’être aux commandes de notre attelage.

C’est ainsi qu’un jour, tranquilles sur les petites routes, au sortir de notre campement de plusieurs jours, on a entendu un grand paf ! J’étais avec ma roulotte en dernière position. Entre celle de Gérard devant et la mienne, il y avait celle d’Aglaé et derrière la sienne, celle d’Igor. J’ai dû m’arrêter comme tout le monde et j’ai attendu guides en main un moment. Finalement, Aglaé est venue me prévenir qu’un des pneus de la roulotte de son père avait crevé.

– « Ils font la réparation, y’en a pas pour longtemps » me dit-elle. J’ai attaché mon attelage à la roulotte de devant et j’ai rejoint la famille pour voir. J’étais quand même curieuse de savoir comment Gérard allait se sortir de cette panne en l’absence de rustines.

Un brave monsieur, semblant bien vieux, tout courbé était là installé sur le rebord du pont à nous regarder. Intrigué, il s’est levé pour voir la raison de notre arrêt. Je l’ai salué, il m’a répondu et il est retourné dans son silence pendant toute la réparation. Il se grattait bien la tête, ouvrait bien la bouche, pas un mot ne sortait … Je le regardais de temps en temps, lui faisant quelques sourires. Imperturbables, Gérard et Igor réparaient le pneu :
– « allez, tire là-dessus, laisse moi un peu de place que je puisse passer la ficelle, un peu plus fort j’te dis …»
En deux temps, trois mouvements la roue était remontée, les outils rangés et le convoi prêt à repartir. C’est ainsi que le pneu a été regonflé avec un bout de ficelle autour du trou bien serré pour empêcher l’air de passer. Tout d’un coup, le monsieur se redresse, nous regarde et dit : – « Je suis bien vieux, j’en ai vu dans ma vie mais ça c’est ben la première fois que j’vois pareille affaire ! »

réparation d'une chambre à air

Nous avons ri de bon cœur, nous nous sommes serrés les mains. Les choses s’en sont allées au fil des étapes et d’autres kilomètres et bien de crevaisons, jusqu’au jour où deux pneus, un de chaque côté de la même roulotte ont éclaté simultanément. Alors là panne totale.
Coup de chance nous accompagnait ce jour-là une amie possédant une automobile. Elle nous a conduit chez un réparateur de pneus. À la vue de la trentaine de ficelles honorant les deux chambres à air, il a rassemblé tout son personnel. Il leur a montré comment se débrouiller avec rien. Il s’est tourné vers nous en nous disant qu’il n’y aurait jamais pensé. Et dans son contentement, il nous a offert de nouveaux pneus et leur chambre.

Chapitre troisième : les petites routes

Chapitre troisième : les petites routes

Les petites routes du sud est de la France sont belles et les paysages attrayants. Nous avions le temps de les contempler, au pas des chevaux et de faire de gros bouchons également. Quelquefois d’ailleurs ça klaxonnait fort derrière nous. Nous étions malheureux de provoquer de la mauvaise humeur et en même temps, cela me faisait rire. Aujourd’hui encore. Que d’impatience, que d’intolérance sur ces routes, que de ronchons qui allaient se faire engueuler pour le retard au rendez-vous, parce qu’une famille avait décidé de partir se promener sur les routes de France avec roulottes et chevaux … Il nous est arrivé de prendre la nationale 86 dans la vallée du Rhône pour trouver le plat pour économiser la force de nos chevaux. C’était au début de notre voyage. Nous avions une habitude toute relative de la gestion du troupeau. Deux poulains sont nés dans le printemps et au moment du départ, ils n’étaient pas vraiment débourrés. Nous les touchions régulièrement. Quant à les mettre à la longe derrière chaque roulotte sans les mères à côté, il n’en était pas question. Du coup, ces petits se promenaient sans être attachés au collier de leur mère et sur la nationale, ils chahutaient allègrement. Heureusement, nous avons assez rapidement pris les chemins de traverse.

J’ai le souvenir des arrivées en fin de journées sur le lieu de repos pour la nuit, l’installation des roulottes, la recherche des propriétaires de friches herbeuses pour pâturer nos chevaux que nous avions repérées juste avant de nous arrêter et ensuite sonner à la porte de la mairie pour signaler notre présence. Une fois la stupeur de la demande saugrenue, une personne de la mairie nous vendait avec beaucoup de générosité le village d’à côté où l’herbe est plus verte, plus grasse et plus abondante. Nous nous sommes toujours bien arrangés. Cependant une veille de 14 juillet, Gérard a proposé aux gendarmes venus dans l’intention de nous virer des lieux (entre trois silos de grains en plein champ fauché) de faire venir l’armée. Pas question de bouger d’ici : le seul coin à peu près correct pour nous installer pendant le pont du 14 juillet.

poulain dans la roulotte

 

 

Chapitre deuxième. Le grand départ

Chapitre deuxième. Le grand départ

Nous étions au printemps montagnard, c’est-à-dire en mai. Les fleurs étaient en bouton, les arbres fruitiers en feuille à peine … Il faisait juste bon dehors. Nous préparions la venue des premiers jeunes des colonies de l’été. Je continuais à travailler à 1h30 de routes sinueuses de mon nouveau domicile. Du pain sur la planche, il y en avait assez pour que je puisse en plus me projeter dans un avenir futur proche de voyage en roulottes. Sans compter qu’à tous les deux, il y avait beaucoup de chevaux à dresser à l’attelage.

Je ne suis pas une cavalière confirmée, encore moins une dresseuse de chevaux à l’attelage. Alors, dix sept chevaux à dresser parce que Gérard voulait tous les emmener dans l’aventure, vous pouvez bien imaginer que j’ai été vite débordée émotionnellement par l’affaire à entreprendre. Non pas que Gérard allait me le demander, non, mais juste imaginer comment il allait s’y prendre.

Et surtout, surtout … hein, soyons lucide ce n’est pas lui qui allait conduire tous les attelages ! Tous les attelages ai-je ponctué.

Parce qu’il y a eu du nouveau dans la maisonnée. Lorsque les grands enfants ont appris que nous avions ce projet de partir en roulotte, eux aussi ont réfléchi qu’ils pourraient bien faire partie du voyage. Bien sûr le papa a été très heureux de voir la famille se réunir pour partie, trois grands enfants, quand même ! Formidable ! Quand je dis grand c’est pour dire que ce sont les enfants de Gérard, pas les miens ; moi j’arrivais fraîchement dans cette famille et toute seule, pas en famille comme disent nos amis canadiens.

La notion de confort est quelque chose de très personnel, il y a confort et confort. Gérard avait prévu une roulotte cuisine et une roulotte chambre pour que nous ayons notre intimité.

Nous avions déjà mis une option chez nos copains manouches sur deux de leurs roulottes qu’ils voulaient bien nous vendre, ainsi qu’un châssis pour construire une remorque qui transporterait le chapiteau. Avec l’arrivée des grands enfants, Aglaé, Igor et Thaïs, une deuxième roulotte chambre s’imposait. Alors, Gérard l’a fabriquée en bois de contreplaqué marine. Cette roulotte devait aussi avoir la fonction de bureau d’étude. Les trois grands étaient inscrits à des cours par correspondance et il leur fallait un coin table de travail. Et pour terminer, elle devrait accueillir les copains. Donc, roulotte agréable, accueillante et fonctionnelle. Tout ça a été respecté.

Nous avions prévu de partir à l’automne 1983 et nous sommes partis à l’automne 1983. C’est à dire deux ans après notre rencontre. Dire que nous étions prêts est un grand mot. Lorsque nous voulions atteler la paire de chevaux que nous avait attribuée Gérard pour apprendre ensemble à travailler, il y avait souvent une aventure, soit les chevaux s’étaient enfuis de l’enclos et là, nous savions qu’il fallait un temps certain pour les retrouver, soit du matériel en plein travail se cassait donc il fallait réparer, soit il faisait un froid de canard et nous n’étions bons à rien.

Enfin, le jour j nous avions tout préparé de bonne heure, levée 7 heures, petit-déjeuner et attelage en suivant. Finalement, à 16 h, nous avons fini par partir. Sauf que les gros chevaux que Gérard attelait à sa roulotte, eux, n’ont jamais voulu décoller de leur collier. Après moult menaces de les renvoyer à la maison, nous les avons remplacés par des petits camarguais qui courageusement se sont mis au travail. Nous avons attaché les gros comtois derrière la roulotte à la longe. Ils n’ont même pas eu honte !

Le lendemain matin, quand même, ils s’y sont mis ! Et là, nous avons commencé à nous régaler, les chevaux parce qu’ils avaient compris leur importance et la récompense du travail fourni pendant tous ces longs mois au dressage et nous parce que nous démarrions une belle histoire tous ensemble.