«la Trace» : origine

«la Trace» : origine

L’idée de «la Trace» est venue toute seule du fait qu’à notre arrivée sur ce terrain boisé, tout était impénétrable à cause de la tempête de 99 qui avait tout mis sens dessus dessous. Mais dans tout ce fatras d’épines, de bois couchés, de ronces, il y avait des traces faites par les animaux de la faune locale : sangliers, chevreuils, lapins, renard … Pour nous humains, ces passages étaient plutôt ténus. Il a fallu les élargir ; des traces de mammouths auraient été bien plus confortables mais n’ayant pas l’habitude de ces animaux, je préfère croiser un lapin. Bien que pour lui ce soit moi le mammouth !  C’est dans ces traces élargies, aménagées, électrifiées que nous avons crée «la Trace».

Au début, sans autres prétentions, nous avons puisé dans les stocks de décors et de spectacles dits «petites formes» du Diable par la queue. Déjà se dessinait ce qu’aujourd’hui est devenue une évidence : la féminité.

Ça c’est mon côté militant de «soixante huitard attardé» comme aiment à me le mettre dans le nez certains, voire certaines. Pourtant, j’ai vécu intensément cette époque comme un éclair de lucidité de l’humanité, du moins pour une petite frange. L’égalité de l’homme et de la femme n’était pas un vain mot et les tabous repérés tombaient un à un. Dommage que l’herbe qu’on fume ainsi que d’autres produits aient mis à bas cette révolution qui aurait pu s’étendre et accélérer la venue de l’âge d’or dans le monde.

Pour en revenir à «la Trace», elle est axée maintenant sur l’égalité de l’homme et de la femme donc aussi du couple et surtout l’élévation de la féminité au statu glorieux qui lui revient de droit après tant et tant de millénaire d’enfouissement.  Il ne s’agit pas là de philanthropie mais plutôt d’une vue un peu plus longue que celle du bout de notre nez.

Parce que tant que la femme n’aura pas atteint le rang qui lui revient, l’homme n’atteindra pas la gloire qui l’attend.

Chapitre cinquième : une première

Chapitre cinquième : une première

A Noël, les filles Aglaé et Thaïs sont parties en Alsace pour les fêtes pendant une semaine. Nous avions installé les roulottes dans un champ avec l’autorisation de la mairie et d’un agriculteur pour les chevaux.

Nous étions tous les quatre, Igor, Sariha, Gérard et moi dans les roulottes. Gérard m’avait demandé de l’accompagner à Valence pour aller jouer de l’orgue de barbarie. C’était le 24 décembre.

J’étais complètement paniquée. Jouer de l’orgue de barbarie c’était dans mon esprit demander l’aumône. Et en plus, il nous restait 30 francs. Le prix de la place de bus allée était à 13,50 francs. Multiplié par deux, il restait 3 francs. Comment allions-nous rentrer ?

Igor s’était gentiment proposé pour rester avec Sariha l’après-midi et nous voilà partis prendre notre bus avec tout notre saint Frusquin dans les rues de Valence : un joli tapis, l’orgue de barbarie et ses cartons.

Lorsque nous sommes arrivés dans une rue, Gérard a jugé qu’il pouvait s’installer là. J’ai déposé le tapis à terre, l’ai déroulé. Il a posé l’orgue de barbarie dessus, les cartons à côté. Il m’a proposé de déposer les sous qui restaient dans le chapeau sur le tapis et a commencé à tourner la manivelle. J’ai fait ce qu’il m’a dit et je suis vite partie dans une autre rue, honteuse et pleine d’émotion, je ne sais pas pourquoi. Que d’images se sont déroulées dans ma tête, les copines manouches tendant la main importunant les passants, les sans abris faisant pareil.                                                                             Et nous ? Nous, nous donnions en spectacle …

Bou, heureusement que ma famille n’habitait pas cette ville, heureusement qu’elle ne saurait jamais ce que nous faisions …          Oh la la, toutes ces idées se bousculaient dans mon esprit, et j’étais incapable d’analyser ce qui se passait. Trop occupée avec mes pensées toutes noires … Trop prisonnière des à priori, trop tourmentée par l’apparence que nous donnions. Enfin pas moi puisque je m’étais cachée … Mais Gérard, mon Gérard, cet homme que j’aime !         C’était moi forcément que tout le monde regardait, forcément … ?

De temps en temps quand même, j’allais le voir. Pour voir …

Par curiosité ! Pour me dire que je me trompais sûrement sur les intentions du public ; non, ce n’est pas demander l’aumône, c’est une animation de rue, une vraie, qui suscite de l’intérêt.

La confiance en moi était déjà un peu revenue car je me rendais compte à quel point les passants stationnaient en fredonnant les paroles des airs qui sortaient des flutes de l’orgue de barbarie. Je regardais Gérard très régulièrement, planquée au coin de l’autre rue. Et petit à petit, je me faisais à cette image.

Il était là sur son tapis, le visage rayonnant de ce qu’il faisait : de la musique en tournant la manivelle. Il était là, bien présent dans son action et moi, je l’admirais.

Quelle surprise en regardant le tapis ! Des pièces, des billets, des petits mots pliés, quelques fruits … un paquet de gâteaux, des fruits confits … Magique !

La manivelle avait tournée entre quatre et cinq heures. Nous devions prendre le dernier bus. Gérard m’avait fait signe de prendre de l’argent sur le tapis pour faire les courses.

Nous sommes revenus aux roulottes avec le dîner du réveillon, des cadeaux pour Igor et Sariha, les courses pour les quelques jours à venir et de l’argent. Il nous en restait !

Nous avons lu les quelques papiers pliés : c’était des remerciements pour la joie de la musique, des encouragements pour continuer à apporter de la distraction dans la rue, des petits mots tout simples, tout doux et tellement respectueux !

Aujourd’hui encore, je médite sur ce que j’appellerai «la foi», la confiance en soi et l’encouragement …

Toute une histoire !

 

 

La place

La place

Il y a un lieu sur «la trace» qui a le privilège d’avoir de l’espace. C’est en fait une clairière . Sur cet endroit que nous appelons la place, plusieurs scènes sont installées et le public peut aller de l’une à l’autre, profiter de l’ambiance féérique qui y règne, s’attarder, bavarder avec d’autres spectateurs, flâner pendant un temps avant de poursuivre le chemin qui va le mener jusqu’au salon de thé où finalement tous les comédiens se rendront aussi après leur prestation.

La soirée se poursuivra dans ce lieu intime jusqu’à ce que chacun, les yeux pleins d’étoiles regagne dans la nuit ses pénates.

Le sang des filles

Le sang des filles

Il y a quelques temps, Nathalie est venue me trouver et m’a dit

-« tu sais, l’année prochaine dans la Trace, je voudrais être crucifiée »
– ???.

Parfois, mes amis et conjointe trouvent que j’y vais un peu fort, mais là !

-« Tu comprends, on a crucifié dans le temps un homme pour sauver le monde. Pourquoi c’était pas une femme ? Je voudrais mettre l’accent là-dessus »
(il faut dire que Nathalie est une ardente militante du droit des femmes).

Ben oui, mais … dans la Trace, c’est plutôt l’amour que je voudrais faire régner, de là à mettre un poteau de torture et que ça saigne, je le vois mal.

Nous avons discuté le pour et le contre et finalement réuni une bande de filles et quelques mecs pour conclure après moult discussions qu’on ne torturerait personne sur la Trace (même si c’est pour de faux) mais que l’on mettrait le sang des filles à l’honneur. Après des siècles et des siècles voir de millénaires de mise à l’écart et même considérées comme dégoutantes et qu’il est indispensable de cacher, ces périodes de saignement dans la Trace feront l’objet d’une des scènes les plus importantes où il sera donné au public de goûter de ce liquide rouge qui coule d’entre les cuisses de la comédienne tenant ce rôle.

Allez, bon ! Il y a sûrement quelques délicats mal informés de la valeur nutritive de ce produit. Donc, pour ce faire, nous servirons en place de la grenadine ou quelque autre boisson rouge.

poisson rouge

Chapitre quatrième : leçon pratique

Chapitre quatrième : leçon pratique

Les départs en roulottes sont des moments très intenses.
C’est un rituel.
Chacun a sa tâche.
D’abord on range autour des roulottes. Et là ce n’est pas une mince affaire parce que les affaires justement sont éparpillées sur l’espace que chacun a déterminé et en fonction de sa personnalité. Prenons moi par exemple : plus le terrain est grand, plus je m’étale. C’est le bordel !
Je ne sais toujours pas comment je m’y prends. C’est le branle bas de combat, il faut vite vite ranger mon bazar. Le terrain doit être nickel, pas une trace de notre passage.
C’est la consigne : respecter l’environnement des habitants des villages qui eux restent !

Ensuite et seulement ensuite, on passe à l’étape suivante. Les esprits se calment : chacun va chercher ses chevaux au pré, les attellent à sa roulotte ; tout le monde est très consciencieux. On parle à son cheval, le rassure, l’encourage ou lui dit ses quatre vérités s’il ne veut pas coopérer : – «  il faut partir, mon cheval, t’as le ventre plein, t’as bien bu, maintenant on part » enfin chacun dit ce qu’il veut à ses chevaux et au bout d’un temps certain, ça y est on est prêt. Bien contents tous. Parce qu’il y a toujours une petite appréhension avant le départ, c’est comme ça, ça ne s’explique pas, le ventre est un peu serré, on se rassure en se disant que tout va bien se passer : les chevaux, ce sont des êtres vivants, vifs avec leurs humeurs.
Alors forcément … Pas comme une voiture. Je ne stresse pas vraiment quand je prends ma vieille Mercedes, je sais qu’elle est bien vieille et qu’elle pourrait tomber en panne éventuellement, mais bon …  il y a une assurance rapatriement.

Nous voilà partis. Au bout de plusieurs heures de préparatifs. Ouf ! À nous la route, les paysages, la fierté et les joies d’être aux commandes de notre attelage.

C’est ainsi qu’un jour, tranquilles sur les petites routes, au sortir de notre campement de plusieurs jours, on a entendu un grand paf ! J’étais avec ma roulotte en dernière position. Entre celle de Gérard devant et la mienne, il y avait celle d’Aglaé et derrière la sienne, celle d’Igor. J’ai dû m’arrêter comme tout le monde et j’ai attendu guides en main un moment. Finalement, Aglaé est venue me prévenir qu’un des pneus de la roulotte de son père avait crevé.

– « Ils font la réparation, y’en a pas pour longtemps » me dit-elle. J’ai attaché mon attelage à la roulotte de devant et j’ai rejoint la famille pour voir. J’étais quand même curieuse de savoir comment Gérard allait se sortir de cette panne en l’absence de rustines.

Un brave monsieur, semblant bien vieux, tout courbé était là installé sur le rebord du pont à nous regarder. Intrigué, il s’est levé pour voir la raison de notre arrêt. Je l’ai salué, il m’a répondu et il est retourné dans son silence pendant toute la réparation. Il se grattait bien la tête, ouvrait bien la bouche, pas un mot ne sortait … Je le regardais de temps en temps, lui faisant quelques sourires. Imperturbables, Gérard et Igor réparaient le pneu :
– « allez, tire là-dessus, laisse moi un peu de place que je puisse passer la ficelle, un peu plus fort j’te dis …»
En deux temps, trois mouvements la roue était remontée, les outils rangés et le convoi prêt à repartir. C’est ainsi que le pneu a été regonflé avec un bout de ficelle autour du trou bien serré pour empêcher l’air de passer. Tout d’un coup, le monsieur se redresse, nous regarde et dit : – « Je suis bien vieux, j’en ai vu dans ma vie mais ça c’est ben la première fois que j’vois pareille affaire ! »

réparation d'une chambre à air

Nous avons ri de bon cœur, nous nous sommes serrés les mains. Les choses s’en sont allées au fil des étapes et d’autres kilomètres et bien de crevaisons, jusqu’au jour où deux pneus, un de chaque côté de la même roulotte ont éclaté simultanément. Alors là panne totale.
Coup de chance nous accompagnait ce jour-là une amie possédant une automobile. Elle nous a conduit chez un réparateur de pneus. À la vue de la trentaine de ficelles honorant les deux chambres à air, il a rassemblé tout son personnel. Il leur a montré comment se débrouiller avec rien. Il s’est tourné vers nous en nous disant qu’il n’y aurait jamais pensé. Et dans son contentement, il nous a offert de nouveaux pneus et leur chambre.

La fontaine miraculeuse

La fontaine miraculeuse

C’est bien un truc qui manquait sur le parcours de la Trace !

Les spectateurs nous parlent souvent après le spectacle,- dans le salon où l’on peut prendre un verre de quelque chose -, de la magie de ce qu’ils ont vécu tout au long de leur cheminement sur le parcours.

De la magie, oui. Mais quand même pas de miracle.

Et bien, à partir de maintenant ça va être possible. Une fois sorti du temple de l’amour, s’en suivra tout au fond du bois cette fontaine miraculeuse ; il suffira de jeter une pièce au fond du bassin sans omettre de faire un voeu et celui-ci sera exaucé sans tarder.

Mais attention, il faut penser très fort et mettre une belle pièce. C’est juste une fontaine miraculeuse : faut quand même pas demander l’impossible.

Pour l’instant, j’en suis à faire le circuit d’eau sous le bassin. C’est bien un miracle s’il n’y a pas de fuites au premier branchement

Chapitre troisième : les petites routes

Chapitre troisième : les petites routes

Les petites routes du sud est de la France sont belles et les paysages attrayants. Nous avions le temps de les contempler, au pas des chevaux et de faire de gros bouchons également. Quelquefois d’ailleurs ça klaxonnait fort derrière nous. Nous étions malheureux de provoquer de la mauvaise humeur et en même temps, cela me faisait rire. Aujourd’hui encore. Que d’impatience, que d’intolérance sur ces routes, que de ronchons qui allaient se faire engueuler pour le retard au rendez-vous, parce qu’une famille avait décidé de partir se promener sur les routes de France avec roulottes et chevaux … Il nous est arrivé de prendre la nationale 86 dans la vallée du Rhône pour trouver le plat pour économiser la force de nos chevaux. C’était au début de notre voyage. Nous avions une habitude toute relative de la gestion du troupeau. Deux poulains sont nés dans le printemps et au moment du départ, ils n’étaient pas vraiment débourrés. Nous les touchions régulièrement. Quant à les mettre à la longe derrière chaque roulotte sans les mères à côté, il n’en était pas question. Du coup, ces petits se promenaient sans être attachés au collier de leur mère et sur la nationale, ils chahutaient allègrement. Heureusement, nous avons assez rapidement pris les chemins de traverse.

J’ai le souvenir des arrivées en fin de journées sur le lieu de repos pour la nuit, l’installation des roulottes, la recherche des propriétaires de friches herbeuses pour pâturer nos chevaux que nous avions repérées juste avant de nous arrêter et ensuite sonner à la porte de la mairie pour signaler notre présence. Une fois la stupeur de la demande saugrenue, une personne de la mairie nous vendait avec beaucoup de générosité le village d’à côté où l’herbe est plus verte, plus grasse et plus abondante. Nous nous sommes toujours bien arrangés. Cependant une veille de 14 juillet, Gérard a proposé aux gendarmes venus dans l’intention de nous virer des lieux (entre trois silos de grains en plein champ fauché) de faire venir l’armée. Pas question de bouger d’ici : le seul coin à peu près correct pour nous installer pendant le pont du 14 juillet.

poulain dans la roulotte

 

 

Chapitre deuxième. Le grand départ

Chapitre deuxième. Le grand départ

Nous étions au printemps montagnard, c’est-à-dire en mai. Les fleurs étaient en bouton, les arbres fruitiers en feuille à peine … Il faisait juste bon dehors. Nous préparions la venue des premiers jeunes des colonies de l’été. Je continuais à travailler à 1h30 de routes sinueuses de mon nouveau domicile. Du pain sur la planche, il y en avait assez pour que je puisse en plus me projeter dans un avenir futur proche de voyage en roulottes. Sans compter qu’à tous les deux, il y avait beaucoup de chevaux à dresser à l’attelage.

Je ne suis pas une cavalière confirmée, encore moins une dresseuse de chevaux à l’attelage. Alors, dix sept chevaux à dresser parce que Gérard voulait tous les emmener dans l’aventure, vous pouvez bien imaginer que j’ai été vite débordée émotionnellement par l’affaire à entreprendre. Non pas que Gérard allait me le demander, non, mais juste imaginer comment il allait s’y prendre.

Et surtout, surtout … hein, soyons lucide ce n’est pas lui qui allait conduire tous les attelages ! Tous les attelages ai-je ponctué.

Parce qu’il y a eu du nouveau dans la maisonnée. Lorsque les grands enfants ont appris que nous avions ce projet de partir en roulotte, eux aussi ont réfléchi qu’ils pourraient bien faire partie du voyage. Bien sûr le papa a été très heureux de voir la famille se réunir pour partie, trois grands enfants, quand même ! Formidable ! Quand je dis grand c’est pour dire que ce sont les enfants de Gérard, pas les miens ; moi j’arrivais fraîchement dans cette famille et toute seule, pas en famille comme disent nos amis canadiens.

La notion de confort est quelque chose de très personnel, il y a confort et confort. Gérard avait prévu une roulotte cuisine et une roulotte chambre pour que nous ayons notre intimité.

Nous avions déjà mis une option chez nos copains manouches sur deux de leurs roulottes qu’ils voulaient bien nous vendre, ainsi qu’un châssis pour construire une remorque qui transporterait le chapiteau. Avec l’arrivée des grands enfants, Aglaé, Igor et Thaïs, une deuxième roulotte chambre s’imposait. Alors, Gérard l’a fabriquée en bois de contreplaqué marine. Cette roulotte devait aussi avoir la fonction de bureau d’étude. Les trois grands étaient inscrits à des cours par correspondance et il leur fallait un coin table de travail. Et pour terminer, elle devrait accueillir les copains. Donc, roulotte agréable, accueillante et fonctionnelle. Tout ça a été respecté.

Nous avions prévu de partir à l’automne 1983 et nous sommes partis à l’automne 1983. C’est à dire deux ans après notre rencontre. Dire que nous étions prêts est un grand mot. Lorsque nous voulions atteler la paire de chevaux que nous avait attribuée Gérard pour apprendre ensemble à travailler, il y avait souvent une aventure, soit les chevaux s’étaient enfuis de l’enclos et là, nous savions qu’il fallait un temps certain pour les retrouver, soit du matériel en plein travail se cassait donc il fallait réparer, soit il faisait un froid de canard et nous n’étions bons à rien.

Enfin, le jour j nous avions tout préparé de bonne heure, levée 7 heures, petit-déjeuner et attelage en suivant. Finalement, à 16 h, nous avons fini par partir. Sauf que les gros chevaux que Gérard attelait à sa roulotte, eux, n’ont jamais voulu décoller de leur collier. Après moult menaces de les renvoyer à la maison, nous les avons remplacés par des petits camarguais qui courageusement se sont mis au travail. Nous avons attaché les gros comtois derrière la roulotte à la longe. Ils n’ont même pas eu honte !

Le lendemain matin, quand même, ils s’y sont mis ! Et là, nous avons commencé à nous régaler, les chevaux parce qu’ils avaient compris leur importance et la récompense du travail fourni pendant tous ces longs mois au dressage et nous parce que nous démarrions une belle histoire tous ensemble.

Poids plume

Poids plume

Si ça continue à trainer comme ça, je vais me mettre foutument en retard pour « la Trace ». Il faut pourtant que je finisse ce boulot, c’est lui qui finance notre spectacle. C’est long ! En fait je travaille pour un musée de la préhistoire qui m’a demandé de fabriquer des personnages homo sapiens. Homo sapiens : c’est nous (animal mammifère primate omnivore homo sapiens), sauf que là ils sont en position dans leurs occupations de l’époque préhistorique et en costume s’il vous plaît ! Ce costume, il faut l’imaginer parce qu’il n’y en a aucune trace ; les préhistoriens (les vrais professionnels) vont sûrement trouver à redire, pourtant j’essaie de me mettre dans la peau de ces différentes peuplades qui ne possédaient ni le fer ni le tissage (encore que là …) mais étaient tout aussi adroits de leurs mains que nous et en plus avaient beaucoup de temps libre de chasse et cueillettes à consacrer au fignolage de leur apparence.

Bon, vous avez compris que « la Trace » n’est pas une affaire, c’est plutôt un spectacle déficitaire. Mais peu importe, nous avons très envie de le faire et de le continuer. Les comédiens qui y participent sont tous amateurs et bénévoles. Ils viennent, choisissent un rôle ou expriment un souhait et je m’adapte à eux dans la mesure du possible bien sûr : il n’y a et n’y aura pas de rôle de terminator ; il y a un style quand même. Si le coeur vous en dit, c’est ouvert. Personnellement je cherche une personne d’un demi-siècle ou plus mais pas beaucoup et d’un demi-quintal pas plus pour la tortue laineuse. La comédienne précédente s’est engagée dans un beau festival qui lui prend tout son temps pendant l’été. Il y a aussi possibilité de participer à la préparation si vous en avez envie. Ça me ferait drôlement plaisir.

20160208_132636.jpg

20160415_171127.jpg

 

La Trace, une histoire de vie

La Trace, une histoire de vie

Chapitre premier

Nous étions installés Gérard et moi autour de la table ronde à « Asclar », dans la ferme de haute Ardèche. Une tasse de café chacun, Gérard me posait la question sur mes envies de vie. En fait, nous étions en train de nous découvrir, cela faisait dix jours que nous nous étions rencontrés.

Peu avant notre rencontre, je revenais d’une virée en montagne. Avec mes potes, nous partions régulièrement faire des randonnées à ski et peau de phoque et cette fois-ci je revenais des montagnes autrichiennes. Alors tout naturellement, mes envies de vie étaient là, de continuer à faire des balades en montagne, de découvrir les paysages du monde. Je n’avais pas encore d’enfant et je voulais profiter de ces moments disponibles pour visiter le monde.

Je travaillais à Saint-Etienne. Et pendant mes vacances, je pouvais me promener.

Gérard lui, ne voulait pas rester dans cette ferme, trop froide, trop inconfortable, trop enclavée et trop de difficultés à gérer. Par contre, il désirait vivre avec ses chevaux, dix sept chevaux … Pendant la période estivale, il organisait des randonnées à cheval, accueillant des jeunes en colonie de vacances, des particuliers en quête d’aventure dans les grands froids des monts ardéchois … Il gagnait ses sous. L’hiver, les chevaux tranquilles au pré et lui dans ses affaires.

Et il m’a proposé de partir en voyage, non avec un sac à dos, mais avec notre maison derrière nous … « Tu comprends me dit-il, je voudrais voir grandir mes enfants, et avec un sac à dos, c’est pas pratique. Les chevaux tracteraient les roulottes, nous pourrions gagner des sous en présentant des spectacles. Justement, j’y pense depuis longtemps, et j’ai commencé à fabriquer des marionnettes. »

J’étais abasourdie ! Moi, Solange, issue d’une famille dont le père est industriel, connu dans sa ville, ayant passé une partie de ma jeunesse dans un pensionnat de bonnes sœurs, ayant vécu dans une grande maison profitant du personnel au service de mes parents, fréquentant un rallye de danses pour rencontrer des jeunes gens de bon milieu social, bref, « une jeune fille de bonne famille », j’allais me retrouver dans une roulotte, assimilée aux gens du voyage, avec des chevaux, les grands enfants de mon gars plus ceux à venir … Ho la la, tout à coup, je me retrouvais devant un dilemme : j’étais raide dingue de cet homme et il me proposait de partir en roulotte, monter un chapiteau, présenter un spectacle de marionnettes, éduquer nos enfants …

Je me souviens de ce qui s’est passé physiquement à l’intérieur de mon corps. Pouvez-vous vous imaginer en train de sauter dans le vide, attaché à un élastique ? Et bien, c’est précisément ce que j’ai ressenti, le saut dans le vide, le cœur qui remonte dans la tête, le sang qui se fige et le grand tourbillon.

Mais, voilà, j’étais amoureuse …

J’ai dit : oui.

Gérard et moi, nous nous sommes levés de table, sans un mot, et main dans la main, nous sommes sortis dehors. Il a bien compris qu’il n’y avait rien à dire. Tout à réfléchir.